LA CULTURE AU CARRE OU LES DEBORDEMENTS D’UN CONTAINER
Article de A. Crex paru dans Valeurs de l'Art N°27 - Nov 94
Le Syndicat des galeries d’art de province (SYGART) a assigné le Centre d’art contemporain de Bordeaux (CAPC) pour concurrence déloyale (« Le Monde » daté
du 23 septembre 1994).
La nouvelle en soi est remarquable quand on apprend que l’association du CAPC de Bordeaux qui avait bénéficié du don d’un artiste (pour services rendus ?) et avait mis en vente lesdites œuvres avec moult publicité, a été dissoute mais que le CAPC, qui est passé sous tutelle de l’Etat au 1er août 1993, a continué à vendre les œuvres en faisant, entre autres, des placards publicitaires dans les revues d’art jusqu’en octobre 1993. Fureur des galeristes qui par l’intermédiaire de Pierre-Jean Meurisse assigne le musée de Bordeaux.
Jusque là, me direz-vous, l’énorme n’est pas loin de montrer son nez, mais avec l’art contemporain on a l’habitude. Seulement voilà, quand on sait que l’artiste en question n’est autre que notre Jean-Pierre Raynaud national, inventeur de l’art blanc carrelé, et qu’il avait proposé de vendre mille containers chirurgicaux remplis des débris de carrelage (exposés au CAPC durant l’été 1993) de sa maison blockhaus, au prix de dix mille francs pièce (1 517 €), et qu’il avait fait « don » des cent premiers containers à l’association du CAPC, maintenant dissoute… on ne rit plus, on est mort, gisant sur le carrelage de sa salle de bain (cf. « Valeur de l’art » N°18).
Que faire, que dire, qu’écrire ? Car vous avez compris, chers lecteurs, que ce n’est pas tant la vente d’œuvres par un musée – ce qui déjà me méduse – qui me congèle le cervelet, mais qu’au-delà de tout pronostic, d’aucuns de mes contemporains ait pu acheter dix mille francs des débris de carrelage, dans un container !
Lors donc, il faut bien se rendre à l’évidence : il y a de grand amateur d’art en France ! Ceux-ci n’hésitent pas à investir, et dans le meilleur, puisque public et privé se battent pour avoir l’honneur de vendre du carrelage culturel.
A ce niveau, faut-il encore cacher sous silence que nous somme une nation la plus culturelle du globe ? Comment le monde pourrait-il encore longtemps ignorer que chaque français qui entre le matin dans sa salle de bains, pénètre en fait dans son musée personnel, et que non content de se laver les dents comme les autres citoyens des simples pays civilisés, le Français, lui, officie et procède à ses ablutions rituelles devant ses œuvres d’art immaculées ?
Qu’est-ce que ce béret et ce vieux clope eu bec dont nous affublent les humoristes étrangers ? ! Jalousie ! Ils savent, eux, que Jean-Pierre Raynaud a représenté la France à la Biennale de Venise et qu’il a même remporté un prix, avec ses carreaux.
Comme tous ces pays nous envient d’avoir un ministère qui sait si bien rendre à chaque citoyen le centuple de ce
qu’il paie pour la culture, que même une douche, en France, est devenue culturelle ! Remarquez, Duchamp, que tout le monde veut nous voler, avait déjà abordé l’ébauche du commencement de
grande révolution culturelle, en faisant du bidet le bénitier de l’art contemporain !
Français, Française, que diable ! ressaisissons-nous ! Haut les cœurs et les porte-monnaie ! Encore un effort, et le tout-culturel resplendira bientôt partout. Chacun pourra enfin se dire qu’il est le citoyen-soleil dont les rayons vont éclairer l’univers, de la cave au grenier, sans oublier les lieux d’aisance qui, chacun ne le sait pas encore assez, sont à l’art en France ce qu’est la royauté à l’Angleterre contemporaine, la castagnette aux espagnols, la choucroute à la philosophie Allemande et la pizza à l’art quattrocento Italien.
Alors qui dira encore que le rayonnement français est en passe d’extinction et risque d’être laminé par les mélanges de culture et la bouillie médiocratique ?
Fi de tous ces pessimistes qui ne croient pas dans le renouveau permanent de génie national !
Qu’on se le dise, non seulement chez nous on expose le carrelage comme un des beaux-arts, mais les amateurs achètent et l’Etat culturel finance.
Dans chaque ménagère astiquant sa cuisine, dans chaque citoyen faisant reluire sa salle de bains jusqu’à y contempler son faciès d’érudit gaulois, sommeille un allié actif de l’art prêt à sortir ses ergots pour défendre son patrimoine.
En France, Monsieur, on a des chômeurs, peut-être, mais on pense aux artistes, aux vrais. Ceux qui sont capables d’élever l’âme de tout un peuple et de la faire se refléter dans les lieux cachés, aux pires moments de mélancolie. Les vils étrangers pourront toujours se gausser de notre nombrilisme. Les pauvres béotiens ne comprennent rien ! N’est-ce pas dans les lieux carrelés de blanc que l’art de se regarder le nombril est encore le plus adéquat ?
Ne faut-il pas être « enculturé » jusqu’au dernier petit orteil pour dépenser dix mille francs (1 517 €) sonnants et trébuchants pour une œuvre d’art qui au kilogramme ne se vendrait pas un franc chez le premier récupérateur de matériaux de travaux publics ?
Seuls ceux qui ne comprennent rien à rien ne chercheront pas à comprendre que rien c’est encore quelque chose, quand on sait plus quoi faire de son argent, et qu’on est un passionné de ce rien culturel qui éléve l’esprit et la température des imbéciles d’un degré au-dessus du zéro absolu. Pour certains amateurs d’art contemporain, c’est déjà le début de la fièvre…
A. Crex