L’art contemporel et la charogne.
Article parue dans le mensuel : Valeurs de l’Art – N° 34 – Juillet/Août 1995
L’art du temps sent la pourriture. Il en est des parfums comme de reste : tout est affaire de sensibilité. De l’exhalaison
maligne qui inspira à Baudelaire son inoubliable poème après la vision d’une charogne aux élucubrations provocatrices et mondaines du petit monde infatué de ses tristes farces, et qui se répand
sous le vocable d’Art Contemporain, il y a l’espace d’un gouffre. D’un gouffre ou d’une fosse à purin, puisque les senteurs de poubelle semblent le nec plus ultra pour certaines marines
artistiques contemporaines – si l’on en juge d’après les dernières stupidités du moment. Encore que le purin qui, comme beaucoup l’ignorent, est la partie liquide du fumier, a toujours eu
l’avantage de fertiliser les cultures. Il est difficile d’en dire autant de notre culture contemporaine et de l’art qui y fleurit.
Lors donc, le dernier truc artistique pour faire parler de soi est de récupérer les restes démodés d’œuvres contemporaines et
de les recycler dans une nouvelle fourberie aussi juteuse que possible, médiatiquement parlant. Il est vrai que les caves des musées et des F.R.A.C (fond régional d’art contemporain) succombent
sous le bric-à-brac des choses artistiques élevées au pinacle pendant quelques saisons. Après avoir enrichi les salons et leurs organisateurs, elles gisent sans espoir de jamais plus briller sous
les feux de la mode et du snobisme. Qu’à cela ne tienne, d’aucuns ont imaginé de les recycler dans d’autres œuvres, histoire d’assaisonner les restes et de ne pas laisser pourrir les stocks. Les
mêmes noms reviennent au tourniquet du cirque de l’art-business Buren, César, Arman, Tapiès, Viallat, Raynaud, Ben, Boltanski, Spoerri et consorts……. La liste est plus longue mais répète les noms
du même club qui mange à tous les râteliers de la politique, du fric et de la bourgeoisie triomphante depuis deux ou trois décennies. Pour l’heure, cela s’appelle le Néo-Art-Cloche (1). Il faut
bien un nom pour promouvoir un produit. Tous les publicitaires le savent et les artistes contemporains les suivent comme des chiens qui remuent la queue de plaisir.
Les chiens sont encore des chiens. Quand ils urinent sur du fumier, ils aident à décomposer les matières solides qui putréfient lentement. Quand les
artistes contemporains remuent la queue, c’est que les écus tintinnabulent dans leurs gamelles. Repus et rotant dans leurs mangeoires, ils peuvent alors mourir de rire sur les exégèses
pseudo-doctes concoctées autour de leurs canulars. L’engrenage se met alors en route. De références posées en expositions encensées, de marchés spéculatifs juteux en monographies fumeuses, plus
personne n’ose revenir en arrière de peur de se dédire, de perdre sa place et de voir sombrer son compte en banque. Critiques, banquiers, politiciens, artistes branchés, même combat : la
fuite en avant.
L’écuelle pourrait être le signe emblématique de cette sinistre cohorte qui ne sait pas quoi faire pour faire parler d’elle.
Provoquer ! Il en restera toujours quelque chose. Et même si tout le monde et las, le nom, la marque compte plus que le fromage.
César, Arman, Buren, Ariel, Spontex. Ce sont des marques pas des artistes. Leurs marchands font du marketing et la critique
sert de tambour médiatique. Qu’importe la lessive pourvu qu’on ait l’ivresse. D’ailleurs après quelques années de cette propagande formidablement orchestrée, une grande partie de la jeunesse,
nourrie dès le biberon de cette rhétorique vide, en vient à considérer la pub comme de l’art. Lors donc, faire de l’art comme de la pub devient aussi naturel que de considérer la médiatisation
comme une fin en soi. On en parle donc cela est. Mais il est clair que beaucoup de monde se bouscule au portillon. Il faut donc parler de plus en plus fort, sachant que les produits tournent et
doivent, impérativement, être remplacés par d’autres.
La pub encensée par l’époque en viendra bientôt à justifier toutes les images pour vendre ses produits. Les Artistes
contemporels qui ne vivent que dans sillage, en respirent les effluves. Pour l’heure nous en sommes à celles des poubelles. Attentions celles du bidet qui précéderont de peu, de très peu celles
de la charogne. Celles-ci, sous toutes ses formes, se vendent d’ailleurs très bien en première page cde tous nos quotidiens. Signe du temps, les désodorisants aussi, à tous les parfums et sous
tous les emballages possibles … fussent-ils vaporisés sous la forme d’un long débat électoral télévisé……
L’art contemporel se roule dans ses déjections, l’Etat s’en sert et vaporise. Ce petit monde est content ; il se prend
pour le monde ; le monde est content ; le monde est sa fosse d’aisance. Pendant ce temps, les holdings de la communication de New York à Berlin et de Tokyo à Barcelone homogénéisent sur
le papier glacé les productions de ses artistes manipulés et qui se prennent pour des agitateurs d’esprit.
Couper une Vénus en deux ou la peindre en bleu, compresser des ferrailles de voitures ou une batterie de casseroles sont
devenus le must sur lequel le bourgeois triomphant se pâme, pendant que ses enfants taillent leurs Levis au rasoir et vont écouter des concerts de hard-rock, croyant échapper au monde. Ils le
regagneront vite, très vite, quand les démangeront les premiers picotements qui épargnaient encore leurs méninges pasteurisées : « Papa ! Maman ! Je suis un
artiste ! ». – « Bien, mon fils. Nous allons voir mon banquier et son homme de communication. Je vois que tu deviens raisonnable ! ».
C’est par antinomie que « La charogne » de Baudelaire s’est vu convoquée pour illustrer les pitreries
contemporaines. Il serait peut-être opportun que ses administrateurs relisent, à l’endroit, le poème « Au lecteur » qui introduit les Fleurs du mal :
(…)
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu connais, lecteur, ce monde délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable – mon frère !
-
Crex
Le Néo-Art Cloche – Centre d’art contemporain – Ris-Orangis ( du 1er au 31 mai 1995)