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Jeudi 8 mars 2007 4 08 /03 /Mars /2007 14:37

 

 Article d'A. Crex paru dans le mensuel : Valeurs de l’Art – N° 34 – Juillet/Août 1995

   

           La culture, c’est comme la santé. Quand on pratique les médecins de façon chronique, la santé se résume à suivre la posologie d’une ordonnance qui se renouvelle jusqu’à la mort. L’idéal devient alors de mourir en bonne santé en l’ayant mauvaise pendant toute l’existence. La bonne santé pourtant se passe de médecine et le meilleur docteur est celui dont l’art consiste à ce qu’on se passe de lui.

          Il est vrai qu’il y a des maladies. Le mieux est encore de se prémunir contre celles que l’on peut prévenir. Cela suppose des moyens. Les vôtres et ceux que vous trouvez dans la société où vous vivez. A quoi sert de soigner la malnutrition quand chacun mange à sa faim ? depuis qu’en 1959 la France s’est munie d’un ministère de la culture, les arts, les lettres et patrimoine ont subi une telle inflation médicastre que la santé du pays ressemble à un service de transplantation d’organes. Le cœur a maintenant son marché et on n’a jamais tant parlé de celui de l’art. Et il est bien connu que la rareté augmente les prix. Il y a donc des listes d’attente. Celles du bloc opératoire et celles des prébendes juteuses du ministère de la culture. 
          Sous couvert de montrer les chefs-d’œuvre à tous, Malraux avait inventé les maisons de la culture, d’inspiration collectiviste. Les temps étaient, paraît-il, à la troisième voie. Ni communisme ni américanisme triomphants. La culture devenait le viatique de remplacement d’une religion au service de la propagande d’état. De Gaulle et Malraux vivaient sur les hauteurs. Ils s’étaient , chacun à sa manière, donné la peine d’y monter. De leur sommet ils voyaient mal les détails et privilégiaient les vastes horizons, plus irréels car délestés des basses contingences. Celles-ci ne cessaient pas pour autant d’exister. Fournir le foin et la chandelle de la maison Culture devint très rapidement, avant et  après la mort des pères fondateurs, une véritable foire à l’encan pour laquelle les artistes prébendés se mirent au service de fonctionnaires distribuant les médailles de la création officielle. 

          Le Président sortant, qui savait critiquer les institutions de l’extérieur, les mit à son profit quand il les régenta. Son ministre de la culture eut charge de parler de tout en son nom. L’effet d’annonce peu à peu remplaçant le fait, tout devint culturel, immédiat, éphémère et consommable. Le véritable enjeu était démagogique. Le véritable moteur était la propagande. Parachevant  le tout, le règne prodigua les grands travaux à sa gloire – pour lesquels on ne lésina pas sur les superlatifs.  

En guise de troisième voie voulue par De Gaulle et Malraux, la Culture de ministère est devenue d’un côté la plus odieuse imitation des méthodes totalitaires par le pouvoir, et de l’autre, la soumission la plus vile à une culture de masse publicitaire, mercantile et vide : le Louvre concurrençant Disneyland, les tags dans le métro reliant les deux spectacles dans la même journée via le R.E.R, tapis rouge à Mickey Mouse. 

           Ceci n’est pas une caricature. C’est un résumé. Voilà plus de trente ans que nous vivons sous perfusion culturaliste. L’acharnement culturel  a tellement lavé les cerveaux qu’il n’est presque plus possible de parler d’art, à moins d’être une voix autorisée, engendrée ou orchestrée par la culture de sont ministère – de l’argent qui tourne autour. 

           La santé, on commence à en parler quand on la perd. C’est alors qu’il ne faut surtout pas se tromper de médecine. Car l’analogie entre l’art médical et le arts n’est pas seulement destinée à faire sourire sur l’origine professionnelle de notre nouveau ministre (à l’époque Philippe Douste-Blazy). Elle vaut comme un symbole. Les médicastres de la Culture ont pratiquement purgé ce pays de ce qui en faisait depuis des siècles son charme et son génie. L’esprit frondeur, l’élan spirituel, la générosité, la gravité et l’humour ont souvent été synonymes de « génie français », qui pouvait alors accueillir sans nombrilisme le génie d’autres peuples.

           Il faut choisir. Le vrai génie n’a peur de rien. Il se nourrit de son semblable. Il périclite au contact du nivellement par le bas. Confondre l’audience et la culture, c’est élever l’audimat en critère d’élection. La culture est un paysage devant lequel les uns méditent et d’autres prient, certains peignent, et quelques-uns s’extasient. Ce qui n’empêche pas, sous le même ciel, de pêcher à la ligne, danser la gigue ou conter fleurette. L’énorme escroquerie politique a consisté à vouloir faire croire que tout le monde pouvait se nourrir égalitairement du même plat et en jouir également. L’artifice étant d’ailleurs si peu digeste et si contraire à la nature humaine qu’on s’est empressé de crier de plus en plus fort ce qu’il fallait comprendre : tout se vaut. Le tag vaut Rembrandt et le Rock Mozart. 

          Il va sans dire que personne n’y croit, même pas les clientèles qu’on a voulu séduire et qui se savent, consciemment ou inconsciemment, manipulées. A force de prendre les gens pour des imbéciles, soit ils le deviennent par esprit de soumission, soit ils s’en moquent mais l’amertume les gagne. C’est alors que règnent les intégrismes, de toute nature. Le pouvoir culturel qui les a créés de toutes pièces se renforce alors au prétexte de les combattre. L’art contemporain officiel et international est un intégrisme qui se nourrit de ses semblables.  

          La culture, c’est comme l’amour charnel : plus on pratique moins on a besoin d’en parler. Les ministères de la culture successifs ont infantilisé le rapport à l’art, aux lettres et au patrimoine. Pourquoi pas aussi un ministère du Folklore (puisqu’il est mort), un ministère de la Pensée (à suivre) ;  et pour clore le tout, un ministère de l’Amour (hygiéniste) ?  

          Revenons à la santé, puisque notre ministre de la culture est médecin. A force de confondre santé et lobby pharmaceutique, on a fini par confondre le droit à âtre soigné avec l’angoisse d’être malade qu’entretiennent ceux qui nous nourrissent. Avant l’invention des ministères de la culture, les arts se portaient très bien. Ce qui va de plus en plus mal, par contre, c’est l’instruction publique. Elle seule permet à chacun d’épanouir ses moyens et de parcourir le vaste paysage culturel en fonction de ses talents, de sa sensibilité et surtout de sa libre autonomie, sans laquelle il n’y a jamais eu de culture véritable. Quand l’éducation n’est pas une propagande, la culture trouve toujours son chemin et n’a pas besoin qu’on le prenne par la main. Tout le reste est bourrage de crânes au service d’intérêts et de castes, qu’elles soient artistiques, politiques, publicitaires ou financières.   

           Le bonheur, c’est que tout a déjà été très bien dit sur ce problème par Marc Fumaroli dans un livre qui aurait pu nous éviter de confondre à jamais la défense des arts, des lettres et du patrimoine avec la propagande culturelle. Son livre s’intitule « L’état culturel (1)et nous espérons que notre « à nouveau » ministre de la Culture en fera son livre de chevet. Pour un spécialiste de la santé, cela devrait s’imposer.  

 

 
A. Crex  

(1) L’état culturel : essai sur une gestion moderne – Le livre de poche (Biblio Essais)

Par David Ramuscello - Publié dans : Humeur
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